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19/07/2015

Peuple ou Nation? Qu’est ce qui différencie aujourd’hui l'eurosceptique de droite de l'eurosceptique de gauche ?

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La liberté guidant le peuple, 1830, Eugène Delacroix

Qu’est ce qui différencie aujourd’hui le souverainiste de droite de l'eurosceptique de gauche ?

Tous deux veulent rompre avec l'idéologie ordolibérale qui préside à l’européisme au nom de la démocratie, dont tous deux s’accordent désormais à dire qu'elle n’est applicable que dans un cadre national, c’est à dire au sein d'institutions contrôlées par le peuple. Mais la gauche a du mal avec ce mot de « national » qui sonne faux à ses tympans polis par un siècle d’« Internationale ». Ainsi commence-t-elle timidement à parler de « souveraineté populaire » (cf. Fréderic Lordon), tandis que les souverainistes, eux, enfonce en bonne logique le clou de la « souveraineté nationale », auprès d'un électorat populaire de plus en plus à l'écoute.

 

Alors faut-il donner la parole au Peuple ou à la Nation ? Ne s’agit-il pas de deux fictions ? Le Peuple existe-t-il ? Le peuple avec un petit p, certainement, c’est l’ensemble des personnes vivant sur le territoire national (tiens je dois recourir à la notion de nation pour définir ce qu'est le peuple…). Mais le Peuple avec un grand P, cette idée qu’il s’agirait d'un immense bloc homogène, comme si tout le monde pensait la même chose, même si l’on ne parle que des classes dites populaires, est évidemment une vue de l’esprit qui ne sert qu’à légitimer des dictatures, dites populaires, de type communiste (URSS, Chine, Cuba...). Celui qui réduit le peuple au Peuple, celui-là ne peut-il pas légitimement être taxé de « populisme » ?

 

La Nation existe-t-elle ? Géographiquement certainement ; une nation est un territoire, un pays, délimité par des frontières issues des vicissitudes de l'ensemble des personnes qui y vivent (tient je suis obligé d’avoir recours au peuple pour définir ce qu’est une nation...). Mais la Nation avec un grand N, celle qu’on alla défendre à Valmy, celle qui se dit reconnaissante à tant de nos ancêtres morts sur le champs de bataille, celle qui décore ses bons élèves d’un peu rouge au veston, n’est ce pas une chimère, une allégorie propre à servir certaines causes, certains partis, un instrument de pouvoir et de manipulation des foules ? Celui qui réduit la nation à la Nation, celui-là ne peut-il pas être légitimement taxé de « nationalisme » ?

 

"Se réclamer du « Peuple » ou de la « Nation », ce n’est pas un programme politique, c’est la condition même de l’exercice de la politique."

 

Nous sommes tous le Peuple, nous sommes tous la Nation. Nous donnons, nous tous qui nous sentons appartenir au peuple et la nation, à ces deux mots leur unité conceptuelle autant que leur diversité réelle. La nation est ce « plébiscite de tous les jours » (Renan) qui permet, et sur lequel repose « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (déclaration universelle des droits de l'homme). Point de Nation sans peuple, point de Peuple sans nation. Si la Nation est le bien du peuple, inversement une nation n’existe que parce que le Peuple l'habite. C’est ainsi qu’on parle du « Peuple tibétain » pour affirmer que les tibétains ont droit à une nation, ou de la « Nation inuit» pour affirmer que les Inuits constituent un peuple à part entière. En réalité, ce que l'on veut affirmer par Nation ou par Peuple, c'est la souveraineté, c'est à dire la capacité à décider de son sort.

 

Nation et Peuple sont-il des fictions ? Oui, certainement, et des fictions à manier avec prudence. Mais des fictions utiles, nécessaires même, car en réalité il s'agit de la même fiction, de la fiction politique ; de ce sentiment d’appartenance à une communauté de destin qui permet aux hommes de s’affranchir de la fatalité. Se réclamer du « Peuple » ou de la « Nation », ce n’est pas un programme politique, c’est la condition même de l’exercice de la politique.

 

Il serait bon que les tenants de l’un et l’autre apprennent aujourd’hui à se parler sans fausse pudeur à l’heure où la question est de savoir si la démocratie est encore possible en Europe.

 

Le Scribe

 

Pour aller plus loin:

Ernest Renan : Qu'est-ce qu'une nation? : http://www.bmlisieux.com/archives/nation04.htm

Frédéric Lordon : "la souveraineté c'est la démocratie" : https://www.youtube.com/watch?v=E2oxNgxusJ8

Le comptoir : "Peut-on être de gauche et défendre la nation?" : http://comptoir.org/2015/06/12/peut-on-etre-de-gauche-et-...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

06/05/2015

Le pirate

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Un jour

J'ai rencontré un pirate il s'appelait Baudouin

il fumait les mégots qu'il trouvait dans le caniveau

il crachait du feu, perché

sur des grands panneaux

de publicité

Diable d'ange

trompe-la-mort, trompette de vie,

dans ses yeux, le fil

tendu de l'horizon immense

sur lequel gracile

il danse

J'ai rencontré un pirate, un vrai

qui n'a pas peur de mourir

qui n'a pas peur de vivre

qui fumait les mégots

qu'il trouvait

dans le caniveau

 

Le Scribe

 

 

Illustration © Jérémy Bastian

 

 

 

 

16/03/2015

L'État Islamique, miroir de notre monde.

Cet article a fait l'objet d'une publication dans le magazine Philitt

 

Au delà de la vocifération quotidienne, de quoi le djihadisme est-il le nom ?

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Le Caravage, Narcisse (circa 1597), Galerie nationale d’art ancien, Rome

 

Dans le dialogue de Platon « Timée ou de la Nature », Socrate explique que l'univers, comme l’âme, sont fait du mélange des deux éléments primordiaux et contraires que sont le Même et l'Autre. Le Même est l’élément immuable, le modèle, toujours semblable à lui-même, c’est l’Un, indépassable car contenant tout, éternel donc; c’est l’élément invariant. L’Autre, c’est l’élément instable, sans cesse différent, multiple, évoluant avec le temps, s’altérant, mourant et renaissant, conjoncturel;  c’est l'élément changeant.

« Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles » déclame Paul Valéry en 1919. Depuis la fin des certitudes, définitivement enterrées par les deux guerres mondiales, l'Occident déboussolé s'est jeté à corps perdu dans le culte de l'Autre, identifiant l'amour de soi-même, de sa propre culture, de ses croyances, de ses racines, de sa terre, bref l'élément du Même comme le grand coupable de ses dérives, et l'excluant définitivement de son champ mental. L'ouverture, en tant que telle, est devenue valeur. Notre histoire récente offre ainsi ce trompe-l’œil d'un monde s'occidentalisant à mesure d'un Occident se vidant de lui-même.

 

"Notre histoire récente offre ainsi ce trompe-l’œil d'un monde s'occidentalisant à mesure d'un Occident se vidant de lui-même."

 

Accompagnant la mondialisation économique, cette interdiction morale faite à l'homme de s'aimer lui-même pour ce qu'il est et d’aimer ce à quoi il est semblable, qu'on appelle parfois la "haine de soi", s'est progressivement étendue à tout le globe, générant une frustration encore plus forte au sein des sociétés traditionnelles ayant une haute estime d'elles-mêmes. Déclaré incompatible avec nos sociétés ouvertes, le sentiment humain naturel de fierté s'est trouvé comme rejeté du monde civilisé, et a trouvé progressivement refuge chez ceux qui depuis longtemps ruminaient leur humiliation d'avoir été relayé à arrière-ban de l'Histoire par l'Occident : le Monde Arabe.

Celui-ci, las de voir le train de la modernité lui passer sous le nez, a trouvé dans cette contre-valeur devenue ennemie de l'Occident une sorte d'alliée objective. Mais en la nourrissant de son ressentiment, il en a également été le catalyseur, cristallisant une frustration mondiale diffuse en une idéologie revancharde anti-occidentale et totalitaire, dont l'Islam n'est que l'alibi.

 

"Le djihadisme du XXIe siècle n'est rien d'autre que le négatif de notre société occidentale d'essence chrétienne aussi mondialisée qu'hémiplégique, qui a renié toute transcendance, toute foi en elle-même comme en ce qui la dépasse"

 

Les guerres post-2001 menés par l'Occident américanisé ont achevé de remplir ce tonneau duquel, tel le chaudron magique de Taram dans l'excellent et très symbolique dessin animé de Disney (1985), devront surgir les légions de l'apocalypse. Le radicalisme islamique et son État sont la marmite de l'occident, tout ce sur quoi nous avons mis le couvercle et qui bout tranquillement en attendant son heure. Le djihadisme du XXIe siècle n'est rien d'autre que le négatif de notre société occidentale d'essence chrétienne aussi mondialisée qu'hémiplégique, qui a renié toute transcendance, toute foi en elle-même comme en ce qui la dépasse.

Nous sommes sur Terre, un tout contenant tout. Tous les hommes et tout de l'Homme. On ne peut pas chasser le Noir des âmes et ne garder que le Blanc. Le Noir se réfugie toujours quelque part. On ne peut pas chasser l’idée de Fermeture et ne garder que celle d’Ouverture, chasser l'idée d'Identité et ne garder que celle d'Altérite, chasser le Mal et ne garder que le Bien, chasser le Même et ne garder que l'Autre. Après les catastrophes du XXe siècles, nous avons voulu construire l'empire du Bien (cf. livre éponyme de Philippe Murray) en chassant des esprits toute la négativité de l'homme; et nous avons logiquement créé de l'autre coté du miroir l'empire du Mal, qui s’est nourri de toute cette négativité refoulée.

 

"Après les catastrophes du XXe siècles, nous avons voulu construire l'empire du Bien en chassant des esprits toute la négativité de l'homme; et nous avons logiquement créé de l'autre coté du miroir l'empire du Mal, qui s’est nourri de toute cette négativité refoulée."

 

Nous avons créé deux monstres, deux caricatures de l'Homme, deux visages faux. Nous avons divisé l'homme contre lui même. La vérité c'est que l'homme est bon ET mauvais, égoïste ET altruiste, doux ET violent, clanique ET universel, fraternel ET tyrannique, enraciné ET migrateur, libertaire ET religieux, ouvert ET fermé, comique ET tragique, belliqueux ET pacifiste, conservateur ET novateur, Même ET Autre. L'humanité est espérance ET désespérance, matière ET transcendance, construction ET destruction, vie ET mort.

C'est tout l'objet et l'intérêt de la vie que de sans cesse cheminer entre ces contradictions insolubles, la vérité de chacun étant l’endroit où il place le curseur, le chenal par lequel il mène sa barque entre ces bouées que sont ces fameux "couples de contraires" tels que les désignent la spiritualité indouiste dans La Bhagavad-Gîtâ. La vie humaine est la quête incessante du juste milieu, unique à chacun.

 

"Nous avons créé deux monstres, deux caricatures de l'homme, deux visages faux. Nous avons divisé l'homme contre lui-même. La vérité c'est que l'homme est à la fois bon et mauvais, égoïste et altruiste, doux et violent, clanique et universel"


L’État Islamique existe parce que l'Occident existe. Que nous disent ces hommes sur nous-mêmes? Chaque civilisation crée ses barbares, ses terroristes. Le barbare est celui qui ne croit pas au système, c’est à dire qui ne croit pas le système nécessaire à sa vie, à la vie. Et qui par sa simple existence le prouve, et met donc en question le système. Le remise en question représente toujours un danger pour l'ordre établi et les intérêts en place, mais constitue la seule voix de salut pour la société dans son ensemble.

Ce que crie cette éruption volcanique qu'est l'Islam radical à la face hébétée de notre humanité consumériste et sans âme, n'est rien d'autre que la chose suivante: "cessons de réduire l'homme à ses besoins matériels et à sa fonction économique utilitaire, reconnaissons qu'il est tout autant, si ne n'est plus, un être de croyance et de transcendance qui a surtout besoin de donner un sens a sa vie".


Réconcilions-nous avec nous-mêmes.

 

Le Scribe

 

Sur le même thème:

- Extrait du discours de Benoit XVI à Ratisbonne (2006) :

"Dans le monde occidental domine l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de la philosophie qui en résultent sont universellement valides. Et pourtant les cultures du monde profondément religieuses perçoivent cette exclusion du divin de l'universalité de la raison comme un mépris de leurs convictions les plus intimes. Une raison sourde au divin et qui repousserait les religions dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures."

 
- Extrait du "Journal de personne", épisode intitulé : "La raison islamique" :

"Ce que vous ne savez peut-être pas, le prophète de cette religion qui vous prend la tête l'a toujours su : que c'est la MAUVAISE FOI QUI FAIT LA LOI... Le faux et l'usage du faux, qui relie aujourd'hui les hommes entre eux, c'est ça la nouvelle religion, c'est aussi la plus ancienne : qui adorait la pierre, qui adore la matière. Qui adorait le vide et qui n'a pas pris une ride ! C'est peut-être cela la crise idéologique : des faussaires qui gèrent nos affaires. Des hypocrites qui gouvernent nos dépenses et nos pensées. L'islam ne dit rien d'autre que cela : halte à la mauvaise Foi !"